Ainsi vont les choses de la vie

 Reminiscences

Lausanne, Suisse, un samedi matin de novembre.
Le marché local déploie quelques teintes de fin d’été sur les pavés de la rue de Bourg. L’ambiance est fraîche mais ensoleillée. Les passants sont peu nombreux bien que 09h30 s’affiche à toutes les pendules de l’horloger.
Téléphone à l’oreille, une femme entre deux âges semble chercher une adresse. Attentive elle écoute sans répondre. Difficile d’identifier sa langue. Arrêtée au milieu des fruits et légumes elle cherche un numéro au dessus des portes.
Une ombre. Devant elle un homme s’arrête. Sac griffé, demi-sourire aux lèvres. Il la regarde comme s’il retrouvait une vieille connaissance. Dans le téléphone, la voix continue son monologue. Elle regarde l’homme mi interrogatrice, mi hésitante… Ils se sourient. Dans ce simple sourire une vie déferle. Une seconde, deux peut-être, le temps s’est arrêté. Se connaissent-ils? La connivence des regards semble profonde. Ni l’un ni l’autre ne parle. Peut-être par crainte de se tromper? De ne pas dire le mot juste? De briser l’instant? Leurs yeux disent tout. S’ils ne se sont jamais rencontrés, ces deux là dégagent quelque chose de magnétique, de fusionnel. Il avance d’un pas. Passe son bras autour des épaules de la femme. Dépose un baiser tendresse sur son front. Relâche son étreinte et s’en va sans se retourner. Elle baisse les yeux, dit «ok, ciao» a son téléphone qu’elle referme et glisse dans son sac avant d’entrer d’un pas décidé sous le portique qui lui fait face.

La marchande…
… de fleurs a suivi la scène. Elle a un œil divaguant, parfois même gênant pour qui essaie d’agripper son regard. Peut-être cet œil lui donne-t-il une perception particulière des choses de la vie? Une autre vision des êtres? Ce petit rien volé au quotidien la bouleverse. Du fond de sa mémoire revient un autre regard. Posé sur elle celui-là. C’était au cours d’un voyage. Quand ? Il y a quinze, vingt ans? Peu importe, elle ne veut pas compter le temps.

Istanbul, Turquie, un lointain jour de mai
L’avion de la Turkish s’est posé aux environs de 16h. La journée est claire, le soleil amorce un léger déclin. Pour son premier voyage aux limites de l’Europe, la jeune fleuriste est éblouie. Ce voyage elle l’avait tant rêvé. Aujourd’hui elle le vit avec émotion. Tout en elle est tendu vers ce besoin d’orient, qui se concrétise à chaque tour de roues du taxi.
Parée de ses pétales de mai, la ville l’a prise par le cœur. Très vite, le Bosphore est venu l’enivrer d’un parfum inconnu. Puis les premières mosquées se sont imposées. La tour de Galata dressée comme un Calife admirant les splendeurs de son royaume l’a impressionnée. Tant de beautés à la fois est difficile à gérer pour une jeune femme. Les larmes lui viennent aux cils. Istanbul s’offre à elle comme un bonheur mérité. L’impression est poignante, elle se sent transposée. Et, lorsque la nuit s’est posée et que la ville a déployé toute sa féérie illuminée, la jeune femme a un instant cru qu’elle était dans un rêve.
Dans un français approximatif, il lui a proposé de la guider, de l’accompagner, de lui offrir ses connaissances de la ville comme un bouquet de fleurs. Un jour, deux nuits, une semaine… Ils ont parcouru Sultanahmet, l’historique cœur de la ville, il lui en a susurré les sortilèges. Ayasofia, la citerne byzantine et ses 366 colonnes, le Palais de Topkapi… Ils ont gravi la colline où se promenait Pierre Lotti, sont redescendus à travers le cimetière si pentu que les tombes semblent parfois suspendues. L’ancienne Constantinople devenait soudain un jardin des délices. Un jour elle l’a perdu dans le grand bazar. Il l’a retrouvée près d’une fumerie. En moins de temps qu’il n’en faut pour le comprendre, le bonheur s’est installé en eux. Jamais, non jamais, elle n’oubliera cette façon qu’il avait de la regarder. Il lui disait: «Tu es comme Istanbul, belle et mystérieuse, mère et tentaculaire. Mais tu es comme le Bosphore, tu suivras ton cours et tu me laisseras. Je ne peux pas te suivre. Tu ne peux pas m’emmener». Elle pensait, sans ce regard, je ne pourrai plus vivre. Il faudra qu’il vienne. Il n’est jamais venu. Et puis, cet accident, son œil très abîmé. Le chagrin. Elle a dû se recoudre une identité. Elle n’est plus la même. Elle a juste gardé, gravé en elle, ce regard comme celui qu’avait ce couple improbable tout à l’heure.

Paris, le quai de la Seine transformé en plage
Trois musiciens animent de sons étranges un tronçon de cette fête permanente d’été qu’à inventé Bertrand Delanoë, ancien maire de la ville. D’aucuns pensent reconnaître une musique tzigane, d’autres la trouve arabisante. L’ambiance qui en ressort est à la fois moderne et nostalgique. Un quelque chose d’oriental mais traduit pour la France.
Ils viennent de s’installer revenant du quartier latin où ils ont été fort applaudis. Le public parisien semble les apprécier et ils se plaisent dans cette ville plate où tout est possible, où l’on peut voyager sous et sur terre comme sur le fleuve. Ils ont été si fiers d’une photo prise devant la Tour Eiffel qu’ils étudient la possibilité d’en faire la pochette de leur prochain CD. Ils ne sont plus des gamins. Tous les trois fleurtent avec la quarantaine ce qui explique, certainement la bonne maîtrise de leur art. Lors d’une pause, le public engage la conversation. D’où venez-vous avec ces sons étranges? Ah, de Turquie! Ah bon, depuis 15 ans déjà à travers l’Europe? C’est donc ça ce mélange dans votre musique.
Oui, ils ont adapté. Surtout pour le goût des parisiens car ils se déplacent et jouent partout. Paris n’a plus de secrets pour eux. Ni les rues, ni les cabarets. Pas même les salles de fêtes de la banlieues. Ils ont joué dans tous les arrondissements et même au Père Lachaise à la demande d’une famille. Paris c’est pour eux un havre bienheureux. Dans le quartier Chinois ils ont souvent été invités par les restaurateurs, au quartier latin ils font de l’ombre aux beuglants que les taverniers grecs, leurs ennemis intimes, poussent en décibels. Au pied du sacré Cœur ils ont enchanté des cars entiers de touristes épuisés d’avance à l’idée d’attaquer les marches. Un jour, ils ont transporté leurs instruments jusque sur le toit du Panthéon et ont donné concert. D’abord houspillés par les gardes, ils ont eu le soutien du public qui ne voulait plus les voir redescendre. L’idée leur a plu et ils ont réitéré le «forfait» sans se faire ennuyer sur le toit de l’Arc de Triomphe. A la Tour Eiffel on ne leur a pas laissé le loisir de transporter leurs instruments. Mais ils ont composé là-haut, une romance à la gloire de ce Paris étalé en étoiles à leurs pieds. Ils aiment la ville lumière comme des fous.
Le public ne le sait pas et continue les bavardages… Et en Europe? Surtout l’Allemagne et l’Autriche. Deux d’entre eux parlent allemand. Le troisième avait appris et pratiqué le français lorsqu’il était guide à Istanbul. Il n’a jamais eu le temps de se mettre à la langue de Goethe. Dans l’attroupement, une femme entre deux âge lance: et en Suisse? L’homme porte vers elle un regard farouche, il avale sa salive puis dit: non, pas la Suisse, j’y ai une plaie! Une interdiction? Non, des amours mortes. Elle m’a donné l’amour puis m’a abandonné. Vous l’avez recherchée? Je n’ai qu’un prénom et son métier: fleuriste.
Sur la Seine un bateau mouche pousse un coup de corne de brume. Les musiciens reprennent leurs instruments. Ils frôlent les cordes pour une mélodie mélancolique. La femme quitte les quais de la Seine. Demain matin elle prend le TGV pour Lausanne. Sa fille y habite depuis quelques semaines. Elle a eu un bébé. Il lui faudra des fleurs… Elle va aller l’embrasser puis descendra vers la fleuriste.

Lausanne, Suisse, un samedi matin de novembre
Elle est un peu perdue et se fait guider pour trouver l’adresse de sa fille. La ville est fraîche et belle, ses rues pavées lui rappellent un bonheur ancien. C’était sur les pavés difficiles d’une ville du Brésil. Elle y était avec un homme beau et souriant qu’elle aimait… Il était simple et ne portait jamais de sac griffé.

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