Instants volés… Hongkong, 1994

Portant sur une épaule un lourd sac de jute, l’homme progresse sur le léger échafaudage de bambou. Il se trouve à hauteur du dixième ou douzième étage. Pas une seule planche où poser ses pieds. Juste un enchevêtrement de tiges ligneuses. Ni lui, ni ses collègues, ici et là éparpillés sur la frêle armature flexible ne sont assurés. Pas même d’un filin à la taille. Avec habileté, ils avancent sur l’ossature tressée et liée par des joints de caoutchouc. La nuit commence à tomber et les hommes travaillent à l’incroyable construction d’un immeuble qui, demain, ressemblera à tous les autres.

L’occidental qui suit le ballet des ouvriers, ne peut s’empêcher de penser à une danse avec la mort. Sous eux, un vide immense. Et, tout en bas, une fourmilière humaine s’évertuant à se frayer un chemin entre les voitures, les vélos et les étals des boutiques qui largement entravent les trottoirs.

Tout est démesuré dans cette ville émergée, tel un puzzle de la mer de chine. Les énormes « gratte-ciel » se superposent en s’ajustant jusqu’à créer des murs de béton et de verre, qui barrent l’horizon. A leurs pieds, les jonques des pêcheurs s’imbriquent aux vagues mousseuses, dans un mouvement rythmé, éclatant de couleurs. Sur les avenues, voitures, camions et vélos défilent au hasard d’itinéraires compliqués devant les dragons sculptés dans un bois laqué. Gueule ouverte, ils semblent se moquer de l’extrême modernité ambiante.

A l’orée de la ville, impressionnant est le bal des oiseaux d’acier se posant sur une piste d’atterrissage posée tel un pont sur la mer. Le voyageur sur son siège suit ahuri et effrayé sa lente descente entre les immeubles. Toits et balcons, enseignes lumineuses, puis les voitures et enfin l’eau de la mer. Il ne voit pas même la piste. Et la vie est là, proche, à portée d’aile.

Sans tenir compte du vacarme ambiant, les habitants de la cité ont pour curieuse habitude de téléphoner dans la rue. Chacun, du PDG à l’arroseur public, se promène avec son portatif en poche. Dans la majorité des cas, les passants se contentent de brailler à qui mieux mieux, quelques phrases noyées dans le bruit. Cependant, lorsque le tintamarre domine tout, ont les voit alors s’arrêter, déposant sur le bitume leur serviette ou outil pour se boucher la deuxième oreille. Là, s’évertuant à répéter leurs phrases, ils ponctuent les conversations de mimiques pour le moins comiques. S’égosillant jusqu’à devenir cramoisis, ils plient les genoux et se penchent en avant pour mieux délivrer les messages. Aussi saugrenues que puissent paraître ces scènes, leur fréquence les a fait basculer dans la banalité des habitudes. Plus personne n’y prête attention. D’ailleurs, chacun est bien trop occupé à tenter de comprendre son propre interlocuteur.

Nina Brissot

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