Instants volés… Huê, Vietnam

Aussi fine que si elle sortait d’un vaporisateur géant, la pluie tombe sans discontinuer sur Huê. Après quelques heures, le froid l’accompagne. La rivière des parfums, habituellement peuplée de jonques, ressemble à une route déserte frayant sa voie dans une brumeuse ligne d’horizon.

Dans le hall de l’hôtel, l’homme semble sorti d’un album de Lucky Luke. De longues jambes maigres sont serrées dans un jean trempé. Une chemise à carreaux avec des poches appliquées, tout comme de grandes bottes de cuir frappé lui donnent un air de Far West. Détail insolite pourtant, il porte un chapeau de paille d’italie, de forme coloniale. Peut-être une façon à lui de camoufler les deux appareils acoustiques garnissant ses oreilles. A l’âge d’une retraite avancée, l’Américain voyage comme s’il cherchait encore où s’arrêter. Il en est à son seizième tour du monde…

« Je suis veuf de fraîche date raconte-t-il et je vais au Kenya rejoindre deux autres veufs pour un safari »! Alors que je relève l’originalité de l’itinéraire, qui va du Colorado au Kenya par le Vietnam, aussitôt il s’explique. « Oh oui, mais ma femme adorait l’Asie. Depuis dix ans nous y sommes venus toutes les années. Elle est morte l’an dernier. J’irai peut-être à Lahore aussi. Ma femme, ma première femme, Linda est morte à Lahore, alors j’ai fui cette ville. J’y suis revenu huit ans plus tard avec ma deuxième femme, Linda. Oui, elle s’appelait Linda aussi. Mais, sur place je me suis senti mal, très mal, comme au moment du décès de mon épouse. Alors j’ai fait graver un marbre à son nom, j’y ai mis aussi celui des enfants et j’ai dit à Linda, donne de l’argent pour qu’on aille le poser sur sa tombe, moi je ne peux pas. Je crois bien pourtant que cette pierre n’est pas à sa place et j’aimerais avoir le courage d’aller regarder moi-même ». Le vieil homme débite toute son histoire d’un seul trait, presque sans reprendre son souffle.

Alors que ses souvenirs affluent, il semble pris de bouffées de chaleur. De temps en temps il soulève son curieux chapeau et s’éponge le front. Nous tentons de parler d’autre chose, de l’Afrique de l’Amérique. Rien n’y fait, son esprit reste en Asie. « Lorsque Linda, est venue pour la première fois en Asie, continue-t-il, nous avons quitté Lahore sans rien visiter du Pakistan. Nous avons alors fait halte en Inde. Elle a immédiatement adoré ce pays. Tellement qu’elle a juré d’y revenir chaque année tant qu’elle vivrait. Pari tenu jusqu’à l’an dernier. Elle est morte en Amérique d’un cancer. Je crois qu’après le safari, j’irai en Inde et de là, peut-être à Lahore ». Je n’aime pas le Viet-Nam, mais je voulais voir.

Ses yeux clairs semblent délavés par des larmes pourtant taries. Il a un regard abstrait, comme en recherche de l’inaccessible. L’homme est très surprenant. Après avoir finalement décidé qu’il reviendrait dans le sous-continent indien, il enchaîne les décisions concernant sa future vie. Le plus naturellement du monde, tout à coup il annonce: « Oui, j’irai là-bas, puis je reviendrai en Amérique assister au mariage de ma fille en avril. Après, je reprendrai femme »!

Nina Brissot

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