Ailleurs,

Le glas sonne. Le village entier est sous le choc. Christine la blonde petite Christine, douze ans, vient de mourir!

La mort d’un enfant choque toujours. Là, pourtant, c’est un électrochoc général. Christine est morte écrasée par la pierre tombale de son grand-père! Bizarrement, alors que l’enfant passait derrière le monument, la lourde pierre s’est descellée et l’a écrasée d’un seul coup, imprimant son visage dans la terre d’une autre tombe. Son crâne est fracassé de manière irrémédiable.

Le village entier est consterné. Par l’horreur de l’accident mais aussi, mais surtout, par la malédiction qui y est lié. Au village, tout le monde connaît Loïc, le père de Christine, et tout le monde sait…

Loïc est ce qu’on pourrait appeler un original. Il vit dans l’orage avec son épouse, avec ses filles, avec les voisins, parfois avec les copains du bistrot et même avec lui-même. Pourtant, il est des jours où Loïc est absolument charmant, ingénieux, drôle, et poète.

Depuis son enfance jusque dans sa vie d’homme, Loïc a toujours été en litige avec son propre père. De blessures en insultes, l’homme en est resté profondément meurtri. Lorsque le vieux a quitté ce monde, la haine de Loïc est restée intacte. Alors, après bien des heures au café, après bien des discussions inutiles ou quelques paroles amères, avant de rentrer chez lui, Loïc s’arrête au cimetière. Là, dans les meilleurs cas il se contente de quelques insultes qui, pour lui, finissent dans les pleurs. Pourtant, le plus souvent, en équilibre sur ses jambes fléchissantes, il arrose généreusement la tombe du père de toute la vinasse ingurgitée en cours de soirée. L’épisode est si fréquent que sa femme ou ses filles doivent régulièrement changer les fleurs, mortes sous l’acidité du jet. Tout le monde connaît les monologues de Loïc au cimetière. Personne pourtant ne s’est jamais interposé ou n’a osé l’interpeller. Parfois, lorsqu’il a perdu l’équilibre et s’est affalé dans le cimetière, on le remet sur ses pieds ou on l’accompagne sur un quelconque véhicule jusque devant sa porte. Personne, jamais, ne l’accompagne au cimetière, mais chacun sait où le trouver si au petit matin il n’est pas rentré chez lui.

Ce jour-là, Christine n’avait pas changé les fleurs. Elle les avait arrosées d’eau fraîche. Puis, laissant son arrosoir de côté, elle a dit à sa petite soeur: On joue à touche-touche, c’est toi qui m’attrape. Innocentes, inconscientes de leur place de jeu, elles se sont élancées à travers les allées du cimetière. Revenant vers la tombe de son grand-père, Christine est passée derrière le lourd monument d’où elle ne reviendra jamais.

Nina Brissot

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